© 2023 by Nature Org. Proudly created with Wix.com

Découvrir son intériorité : une exigence de Vérité

Un article écrit et proposé pour le groupe J'ai Soif par le frère Jean-Baptiste de Marie, Mère de Miséricorde

de l'Ordre des Carmes Déchaux du couvent de Paris

Introduction : Comment faire de son intériorité une vérité à découvrir ?

« C’est la vie intérieure qui est le fondement ultime : la formation se fait de l’intérieur vers l’extérieur »[1].

« Il est nécessaire de descendre vers une plus grande profondeur, afin d’appréhender les évènements avec cette intelligence que Thomas d’Aquin présentait comme la vertu même de l’intériorité : la faculté de lire de l’intérieur (intus legere). Le cheminement d’Edith Stein nous rappelle que ce regard est le fruit d’une grande discipline, non seulement de l’intelligence, mais tout autant du cœur, soutenue par une intense vie intérieure »[2].

 

Dans une société et un monde où tout semble nous porter vers l’extérieur, l’extraversion, à bannir une certaine forme d’introspection, d’introversion, peut-être, qu’à la lumière d’Edith Stein, serait-il bon pour nous de découvrir (ou redécouvrir) les bienfaits de l’intériorité comme un fondement ultime de notre formation humaine. Ou pour le dire autrement, avec les mots d’aujourd’hui sous un brin d’humour, comment faire nôtre ce slogan publicitaire auquel Edith Stein ferait sans doute sienne : « actif à l’intérieur et cela se voit à l’extérieur » !

Pourtant, quand nous parlons d’Edith Stein, une certaine résistance ou répulsion peut nous animer : c’est une femme philosophe, ce qui laisserait supposer un langage conceptuel, difficile à comprendre et serait alors bien éloignée de nous. Mais s’engager sur le chemin de l’intériorité ne porte-t-il pas en soi une exigence nécessaire, celle de la vérité de notre vie intérieure, qui nous appelle à un certain effort à la fois de notre intelligence et de notre cœur ? Notre vie intérieure ne serait-elle pas une vérité à découvrir et à nourrir ? Car nourrir sa vie intérieure, son intériorité, est à la fois « une discipline de l’intelligence et du cœur, nourrie et soutenue par une intense vie intérieure ».  C’est ce que nous tenterons donc de voir dans cet article en montrant quelle est la place de l’intériorité dans la vie d’Edith Stein, afin de saisir le rapport entre intériorité et vérité chez elle. Finalement, Edith Stein, par sa vie et son message tente de nous montrer comment notre intériorité, pour être et devenir authentiquement humaine, est une vérité à désirer toujours et encore.

La place de l’intériorité dans la vie d’Edith Stein

Comme le disait Edith Stein, dans une conférence sur Elisabeth de Hongrie, « Si nous nous approchons des grandes figures disparues, avec une âme de désir, un peu du feu qui consuma leur vie, passerait bientôt dans la nôtre »[3]. Pour mieux saisir ce feu, ce désir de vérité et d’intériorité qui habitait Edith Stein, plongeons-nous dans son histoire pour y trouver les évènements qui nous font voir en quoi elle est une âme désireuse d’une vie intérieure profonde, une intériorité pétrie de vérité.

 

1. « Le Livre aux Sept Sceaux »

 

Comme elle en témoigne, Edith était une fille et une femme très secrète, avare de confidence, même avec ceux de sa famille avec qui il semblait qu’elle avait un lien affectif proche et particulier comme sa mère. Elle nous en fait part dans son autobiographie, « Vie d’une Famille Juive » :

« Malgré notre étroite union, ma mère n’était pas ma confidente, pas plus que personne. Ce que je voyais et entendais dans la journée, était élaboré en silence, dans mon monde intérieur […] De toutes ces choses dont je souffrais secrètement, je n’ai jamais dit un mot à personne. Il ne me venait pas à l’esprit qu’on put en parler »[4].

Elle était si secrète qu’on l’avait surnommé « le Livre aux Sept Sceaux », preuve que personne ne pouvait percer le secret de son intériorité, de son monde secret. Car, comme elle le disait elle-même : « Mon secret est à moi » !

2. La soif de vérité, son unique prière

 

Très tôt, Edith est habitée intérieurement par un désir de vérité, une soif de vérité, de connaitre, de savoir. Ses grandes capacités intellectuelles la feront réussir brillamment. Mais c’est durant cette période où elle décide d’elle-même d’arrêter ses études, à l’âge de 14 ans, qu’elle fait mention de sa renonciation à la foi juive. Comme elle le dit elle-même, dans « Vie d’une Famille Juive », elle a cessé de croire en la foi de son enfance, de manière délibérée et en toute conscience, car son unique prière était devenue son désir de vérité. Cette soif de connaissance, qu’elle nourrissait intérieurement, à l’abri de tous, elle va en être très déçue lors de ses études de psychologie à l’université de Breslau en 1911. Elle qui avait un tel désir d’intériorité, un désir de comprendre la personne dans son tréfonds intérieur. Il faut dire que l’étude de la psychologie, au début du XXe siècle en Allemagne, n’en était qu’à ses débuts et se contentait uniquement d’étudier la psychologie sous le coup d’expériences, détachées de l’intérêt pour l’âme du sujet, l’un des sujets d’intérêt de notre chère Edith Stein. Ce sera, par la lecture des « Recherches logiques » d’Edmund Husserl, fondateur de la phénoménologie, qu’elle découvrira ce qu’elle est venue cherchée, ce qui donnera sens à son désir d’intériorité des personnes et des choses.

3. « Retour aux choses mêmes »

 

Comment la phénoménologie, une science archéologique selon les termes d’Husserl, a-t-elle pu répondre à son désir d’intériorité, à son désir de vérité sur le monde et les choses ? Prenons le temps de définir brièvement le concept de phénoménologie. D’abord, la phénoménologie est cette philosophie qui s’attarde sur les phénomènes : il s’agit de décrire les phénomènes, les objets d’une manière scientifique, telles qu’ils nous apparaissent sous les yeux, pour revenir à l’essence des choses. C’est le retour aux choses mêmes, comme le disait Husserl, c’est-à-dire retour à l’essentiel de notre perception du monde, sans jugement, ni apriori. La phénoménologie appelle à une conversion du regard, à une suspension du jugement (en grec epoké).

Comme le dit le Père Didier-Marie Golay, dans l’une de ses conférences sur Edith Stein, « Cette méthode rigoureuse pour accéder à un essentiel qui s’impose comme vérité avec son absolu […]  Il s'agit d'observer, puis de décrire les phénomènes pour parvenir à la reconnaissance d'un essentiel qui va permettre par intuition, de reconnaître la vérité profonde des choses, dans un respect total de ce qu'elles sont en elles même »[5].

C’est justement cela qui saisit Edith Stein, ce qui va répondre à son désir absolu de vérité et d’intériorité : accéder à un essentiel qui est vérité ; parvenir, à travers l’étude des phénomènes, à reconnaitre la vérité des choses, dans leur respect et leur être profond. Cette vérité d’intériorité, elle va en faire l’expérience réelle et concrète quand elle prendra la forme d’une personne et d’un visage, celle du Christ, qu’elle appellera plus tard, « le centre de ma vie ».

4. Sa première rencontre avec le Christ

 

Cette première rencontre a lieu après la mort de son ami, Adolf Reinach, mort au front, et en 1917, elle part visiter la femme de ce dernier pour l’aider à trier les papiers philosophiques de son défunt mari. Edith Stein s’attend à trouver une femme accablée par le deuil, mais voilà qu’elle la trouve rayonnante, habitée, lumineuse. C’est par ces mots qu’elle déclare :

« Ce fut ma première rencontre avec la Croix, avec la force divine qu'elle donne à ceux qui la portent. Je vis pour la première fois l'Eglise née de la souffrance rédemptrice du Christ dans sa victoire sur l'aiguillon de la mort, visible devant moi. Ce fut l'instant où mon incroyance s'effondra, mon judaïsme pâlit, le Christ étincela, le Christ, dans la Lumière de la Croix ».

Son désir intérieur de vérité qu’elle a cherché dans la phénoménologie se montrait sous ses yeux sous un jour nouveau, car cette vérité intérieure devenait visage et concret : le Christ étincelant se présentait à elle comme la Vérité la plus intérieure et la plus vraie qui soit. C’est à partir de cet instant qu’une vie intérieure devint le lieu où habitait le Christ, devenant chrétienne de cœur, elle qui le deviendra définitivement à la lecture à l’été 1921 de la Vie de Thérèse d’Avila, par ces mots : « Là est la Vérité » !

5. Le Carmel, une vie d’intériorité

 

Son désir d’une vie intérieure ponctuée de Vérité, elle ira la chercher jusque dans les murs du Carmel de Cologne-Lindenthal, le 14 octobre 1933, après une longue carrière d’enseignante chez les dominicaines de Spire (1922-1931) et de conférencière à travers le monde (1931-1933). Au Carmel, elle va apprendre à découvrir une vie tout intérieure, faite de silence, de prière, de travail, mais aussi de récréation, de temps fraternels, tous ces évènements faisant grandir son désir de Vérité. Comme elle le dira elle-même, dans une de ses lettres, « Celui qui entre au Carmel n’est pas perdu pour les siens, il est gagné très exactement car notre vocation est de nous tenir devant Dieu pour tous »[6].

Se tenir devant, n’est-ce pas pour elle, faire aussi la vérité devant Dieu, devant soi, pour que notre être personnel demeure vrai et authentique à la fois devant Dieu et devant tous ? Edith Stein n’a jamais cessé de chercher la vérité, celle de son être, que ce soit dans ses études philosophiques (notons au passage son œuvre philosophique et théologique sur le sens de l’être, « l’Etre Fini et l’Etre Eternel »), dans l’oraison, ou encore dans les temps communautaires, cette vérité à la fois tout intérieure et tout extérieure transparait en elle et à travers elle, car c’est son désir le plus profond et sa vocation la plus authentique. Comme le disait d’ailleurs, son maitre Husserl, « chez elle, tout est absolument authentique ».

Conclusion : Faire de son intériorité une vérité à désirer toujours plus

Edith Stein, toute sa vie, n’a fait que rechercher la vérité, une vérité intérieure qui est le Christ, n’étant plus seulement une recherche intellectuelle, mais une personne réelle et concrète. Elle n’a de cesse chercher qu’à cultiver son intériorité pour y trouver cette Vérité qu’elle cherchait sans le savoir. Ce désir d’intériorité, de vérité, qu’elle avait ne s’est pas arrêté après sa rencontre avec le Christ, lui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie ». Sa vie, comme la nôtre d’ailleurs, n’est qu’une longue et passionnante quête de la Vérité, qui est une personne réelle, concrète, présente au sein de notre tréfond intérieur et qui ne demande sans cesse qu’à être cherché, même si elle nous demeure cachée, dans les profondeurs intimes de nos obscurités quotidiennes.

Alors, redisons-nous aussi cette belle parole d’Edith Stein : « Qui cherche la vérité cherche Dieu, qu’il en soit conscient ou non ». Car qui cherche la vérité au fond de son intériorité, désire cette vérité toujours plus au plus profond de soi-même, cherche Dieu, lui qui est la Vérité, le Chemin et la Vie, vérité, chemin et vie pour notre chemin d’intériorité et de sanctification 

 

[1] Edith Stein, « Vie cachée et épiphanie », in « Source Cachée », p.244.

[2] Eric de Reus, « Intériorité et éducation chez Edith Stein », Introduction, p.10.

[3] Edith Stein, Source Cachée, « De l’art de donner forme à sa vie dans l’esprit de Sainte Elisabeth », Cerf, 2008.

[4] Edith Stein, « Vie d’une famille juive », Ad Solem, 2001.

[5] Didier-Marie Golay, o.c.d., « Edith Stein – Thérèse-Bénédicte de la Croix : Itinéraire d’une vie-1 (1891-1933) ».

[6] Lettre d‘ Edith Stein à Fritz Kaufmann.

Logo-Province-site-web-mini-e14114990171